AVANT PROPOS A L’ENCYCLO DES CONSTRUCTEURS D’AUJOURD’HUI

 

C’est avec une certaine fierté aujourd’hui, qu’une quarantaine de constructeurs de vélos peuvent apposer à leur production le logo tricolore et arborer la mention « Fabriqué en France ».
Qui l’eut cru ?
Car, comme tant d’autre secteur industriel, l’industrie du cycle en France a été balayée dans la deuxième partie du 20ème siècle par la mondialisation des échanges commerciaux, entrainant une désindustrialisation importante et l’avènement des vélos Made in Asie.
S’il faut rappeler que l’économie française a plutôt bien profitée de la mondialisation, en exportant ses Airbus, ses tramways, ses vins, et une certaine idée du savoir-vivre à la française, sa balance commerciale est déficitaire aujourd’hui, la France important matière premières, produits transformés, vêtements, montres, articles de sport, et ses bicyclettes.
Pour la bicyclette, l’enjeu économique est important.
Selon le communiqué de presse du marché du cycle publié par Univélo (Union Nationale de l’Industrie du vélo), il s’est vendu en France en 2016, trois millions de vélos autour d’un prix moyen de 307 euros, pour un chiffre d’affaires total, cycles, équipements et accessoires de 1,6 milliard d’euros.
Au niveau de la commercialisation, les détaillants de cycles demeurent le premier acteur du secteur avec 43% de part de marché, suivi des grandes surfaces multisports, 34% de part de marché mais premier en volume avec 52% des ventes, et des grandes surfaces alimentaires, 8% part de marché. Les ventes sur Internet continuant leur progression avec 15% de part de marché.
Trois millions de vélos vendus en France par ans, mais combien de vélo Français ?
Sur ces trois millions, seuls 600 000 sont fabriqués ou plutôt assemblés dans l’hexagone. Par soustraction, le solde est importé. Et au vue du passé industriel français dans ce domaine, c’est regrettable.
44 constructeurs de vélos à Saint-Etienne au XXème siècle, et plus aucun aujourd’hui.
8 victoires pour Peugeot sur le Tour de France et des vélos à damiers qui sillonnent encore toutes les villes et les villages de l’hexagone, que sont devenus les Peugeot aujourd’hui ?
A l’heure d’internet, pourquoi la marque allemande Canyon a pris une telle longueur d’avance avec la vente en ligne sur les marques françaises, alors que le cout du travail n’est pas moins élevé en Allemagne ?
Sachant qu’un cadre soudé à Shanghai n’excède pas un prix de revient de plus de 50 euros et qu’une voiture à 10000 euros nécessite quand même plus de travail et de contrainte qu’une bicyclette, des vélos vendus à 10000 euros ne récompensent-ils que le travail nécessaire à les fabriquer ?
La vérité est qu’un vélo est un truc qui roule, et ce truc qui roule après avoir été pendant un siècle français, anglais, italien, allemand ou américain, est désormais un truc chinois, ou plus largement asiatique et de qualité !!!
Mais tel un petit village gaulois, de petits artisans habiles et des industriels perspicaces perpétuent la tradition de fabrication de vélos en France.

Fabriqué en France

Bien qu’organisée par des textes, la réglementation du « Made In France » (traduit en français par fabriqué en France) dans la réalité est assez conditionnelle.

constructeurs d'aujourd'hui

Les constructeurs de vélos français en activité sont des sociétés immatriculées en France de vélos fabriqués en France, le « Made In » caractérisant la provenance géographique d’un produit.
Les constructeurs commercialisent des marques, en noms propres pour les artisans et autour de noms « marketing » pour les industriels. Au sens de la propriété industrielle, la marque est un “signe” servant à distinguer précisément un produit ou un service de ceux d’un des concurrents. L’enregistrement des marques se pratique en France depuis le 19ème siècle auprès de l’INPI, l’Institut National de la Propriété Intellectuelle.
Mais un produit français n’est pas forcément porté par une marque française ou un actionnaire pas forcément tricolore. Renault est une marque de voitures française mais mais la majorité des Renault sont fabriquées à l’étranger, et Toyota un constructeur japonais qui fabrique ses modèles Yaris à Valenciennes, et Apple ses téléphones en Chine.
Le souci est que le « Made In France » n’est jamais contrôlé et que c’est le producteur lui-même qui souvent s’auto-proclame « Made In France ».
Cette indication est facultative. En effet, aucune disposition ne prévoit l’obligation d’apposer un marquage d’origine sauf pour certains produits agricoles ou alimentaires dans le cadre des réglementations sanitaires.
Selon le CEDEF (Centre de Documentation Economie et Finances du Ministère de l’économie), le « Made in France » en plus d’un logo, se définit quand la dernière transformation a eu lieu en France (article 24 du code des douanes communautaires), et que 45% de la valeur ajoutée a été réalisée en France.
Aux termes de cet article 24, « Une marchandise dans la production de laquelle sont intervenus deux ou plusieurs pays, est originaire du pays où a eu lieu la dernière transformation ou ouvraison substantielle, économiquement justifiée, effectuée dans une entreprise équipée à cet effet et ayant abouti à la fabrication d’un produit nouveau ou représentant un stade de fabrication important. »
Lorsqu’aucune de ces deux conditions n’est remplie, mais que certaines étapes de la production ont lieu en France, on peut utiliser la mention « Conditionné en France » ou « Assemblé en France ».
Les règles d’origine permettent ainsi d’établir la « nationalité » d’un produit quand des facteurs de production provenant de plusieurs pays interviennent : composants, matières premières et diverses étapes de la fabrication, en résumé, le produit prend l’origine du pays où il a subi la dernière transformation substantielle.
A ce titre, la réglementation du « Made in France » pour les vélos est assez libérale, puisque aujourd’hui en France, pour un vélo comme dans l’industrie automobiles, la majorité des composants (cadres, cintres, groupes freins et dérailleurs, pédales) sont commandées à des sous-traitants, des fournisseurs étrangers.
Ainsi, cette notion très vague de marchandise nationale autorise une lecture de la loi, très fluctuante.
Dans la pratique pour l’industrie du cycle, les activités de conception et de design, les opérations de montage et de peinture des vélos peuvent permettre aux fabricants français de vendre des vélos « Made in France », sans qu’une seule pièce mécanique ne soit fabriquée en France !
A contrario, la construction du cadre permet à d’accoler à sa production la mention « Made in France ».

Cadreur ou concepteur et assembleur ?

Parmi les fabricants de bicyclettes, on distingue les constructeurs qui produisent leurs propres cadres, et les assembleurs, qui montent des bicyclettes sur des cadres produits par d’autres.
On verra qu’historiquement, et à quelques exceptions près (Ravat ou la Manufacture Française d’Armes et Cycles de Saint-Etienne), les fabricants de bicyclettes ne produisent pas eux-mêmes les pièces entrant dans la fabrication de leurs bicyclettes.
Artisan ou industriel, ils sont tous concepteurs et assembleur, mais pas toujours cadreurs.
-Les cadreurs
Le cadre est plus que ce qui tient l’ensemble, c’est l’âme du vélo.
La fabrication du cadre demeure l’apanage de tous les artisans français sans exceptions.
Ces artisans cadreurs travaillent surtout l’acier, un peu l’aluminium et le bambou, un peu plus le Titane et le carbone pour certains autres.
La production industrielle de cadres à quasi disparu en France depuis les années 70, les cadres provenant de Chine pour le bas de gamme et de Taiwan pour le haut de gamme.
Seul Time construit ses cadres en France aujourd’hui, Look les fait fabriquer en Tunisie.
-Les concepteurs et assembleurs
La majorité de vélos vendus en France et bénéficiant du logo Fabriqué en France, sont assemblés avec des éléments Made in Asie, ces vélos arrivant d’ailleurs souvent pré montés.
Artisans ou industriels, ils sont tous concepteurs des vélos qu’ils proposent. Concepteur signifie qu’ils travaillent autour d’un concept, d’une idée, d’un style et d’une identité de la marque. Ils dessinent leurs modèles en France et se chargent de la recherche et du développement.
Un fabricant de vélo français est donc le plus souvent aujourd’hui un assembleur dont la société est composée d’une équipe chargée du design, d’une équipe de peinture de cadre, d’une équipe de monteurs de pièces mécanique chargée des réglages, d’une équipe de testeurs, et d’un service après-vente. Les opérations de peinture et de montage des roues apportent la plus-value « Made In France » tout en évitant la casse dans le transport.

Artisans et industriels

Les constructeurs de vélos en France peuvent être classés en trois catégories, des petits artisans qui tous réunis ne construisent pas plus de 1000 vélos par an (sur les 600 000 fabriqués et les 3 millions vendus), des industriels de taille moyenne, et un géant qui en commercialise des millions dans le monde entier.

Artisans et logo des artisans du cycle

Pour définir un artisan, le dictionnaire rappelle qu’il est un travailleur indépendant qui pratique un métier manuel selon des normes traditionnelles et qui assure en général tous les stades de la production, transformation, réparation et commercialisation.
Selon l’Insee, la taille d’une entreprise artisanale ne peut dépasser 10 personnes.
L’artisan garanti une relation humaine dans une production souvent très impersonnelle, étend la notion de sur-mesure à l’infini et s’ancre géographiquement dans une réalité régionale plus marquée, facteur de reconnaissance.
Quelles que soient ses spécificités, un vélo fabriqué par un artisan ou un industriel n’a pas la même valeur symbolique.
Tout comme Barra avant n’empêchait pas Motobécane, Julie Racing Design n’empêche pas Arcade. Si ces deux eux réalités se côtoient encore aujourd’hui, elles ont toujours existé.
Ces artisans s’appellent Philippe Andouard, Atelier Vagabonde / Cycles Vagabonde, Belleville Machine, Berthoud, Caminade, Cycles Cattin, Cycles Mannheim, Cycles Notar, Cycles Perrin, Cycles Picot, Cycles Victoire, Cyfac, Edelbikes, Fée du vélo, François Kerautret Conception (FKC), Grade 9 / Atelier Titane, Didier Guedon, In’Bö, Jolie Rouge Cycles, Julie Racing Design, La Torpille / Cycles La Torpille, Lafraise Cycles, Cycles Léger / Le Bâtard / Le Bâtard Custom Cycles, Levacon, Maison Tamboite, Pechtregon Cycles, Philippe, Daniel Salmon, Alex Singer / Société nouvelles des cycles Alex Singer.
Parmi eux, deux générations se côtoient, une génération plus âgée, Perrin, Cattin, Levacon, Notar, Guedon et Picot, adepte du crayon et de la soudure au bras levé, et une jeune génération plus jeune incarnée par Fée du vélo, Victoire, JRD, Pechtregon, Lafraise, Belleville Machine, aux méthodes de travail assez semblables car il n’y a pas 36 façons d’assembler 9 tubes, mais utilisant beaucoup mieux que leurs ainés l’outil internet avec maestria, comme un vrai vecteur de leur activités.
Il se forme ainsi un nouveau modèle économique, d’artisans qui ressuscitent le métier de cadreur, de tailles très modestes construisant peu de vélos, mais qui savent habilement communiquer sur leur marque grâce à la mise en ligne de site internet bien réalisés avec des photos très travaillées.
Les artisans d’hier étaient des souvent d’anciens coureurs, aujourd’hui ce sont des passionnés, aux profils de coureurs comme Andouard, Salmon ou Guédon, ou d’anciens coursiers comme Max de Belleville Machine.
L’idée appréciable est qu’un vélo contemporain puisse encore entièrement être réalisé par un artisan.
Entre artisan et industriels il y a Cyfac. Cyfac incarne l’entreprise de taille médiane dans cette classification entre artisan et industriel, plus importante qu’un artisan (douze employés) mais plus modeste qu’un industriel.
Pas encadrée et géographiquement dispersé, l’artisanat du cycle renait avec beaucoup de vigueur en France ces dernières années. C’est pourquoi l’Encyclo des constructeurs propose l’adoption du logo suivant pour mieux les représenter.

Inspiré du célèbre logo de la première entreprise de France, ce logo vise à différencier graphiquement l’activité d’un artisan de l’activité d’un industriel.

Industriels et logo de l’industrie du cycle

Pour définir une industrie, le dictionnaire rappelle que l’industrie est un ensemble d’activités de production de biens matériels en série, par la transformation et la mise en œuvre de matière première au moyen de machines et de processus.
L’industriel bénéficie d’un bureau d’étude qualifié et des budgets recherche et développement importants. Si la relation d’un cycliste avec un vélo industriel est plus anonyme (on ne connaît pas celui qui l’a fabriqué), elle rassure sans doute plus son propriétaire par la somme d’expertise et de métiers nécessaire à sa fabrication, dès lors que la précision manufacturière de la machine est préférée aux imperfections de la main de l’homme.
Plus que les procédés de fabrication, la différence entre artisan et industriel tenant à une histoire d’échelle.
Arcade, Gitane, Lapierre, Look, Time, Origine, Nakamura, Peugeot sont des industriels de tailles moyennes, qu’il faut distinguer des uns des autres.
Time, Look et Lapierre sont des constructeurs (à des degrés divers d’implication dans la construction), spécialisés dans le cycle de compétition. Ils fabriquent des vélos qui équipent des formations de l’UCI world tour et du Tour de France, qui investissent la quasi-totalité de leur marge dans la recherche et le développement.
Look par exemple fait fabriquer ses cadres en Tunisie et ses pédales en France, les vélos Lapierre sont montés en France, et les cycles Time sont intégralement construits en France.
Arcade et son usine de la Roche sur Yon, Nakamura dans son usine de Machecoul, Peugeot et Gitane au sein du groupe Cycleurope sur le site de Romilly sur Seine, et Origine à Arveyres sont quant à eux des concepteurs-assembleurs généralistes.
Afin de les distinguer des artisans, l’Encyclo des constructeurs propose l’adoption d’un logo pour représenter les industriels du cycle.

Le cas Décathlon

70 000 salariés, plus de 300 magasins en France et plus de 1200 dans le monde.
Décathlon aujourd’hui représente plus que Peugeot et Motobécane réunis hier. Il n’y a pas en France aujourd’hui, une rue en ville ou un chemin en campagne qui ne soit sillonné par un vélo Décathlon.
Si Décathlon est le nom de l’enseigne, B’Twin est le prénom de la marque des vélos depuis 1986.
L’enseigne couvre aujourd’hui tous les segments du marché, du vélo pour enfants au VTT, du vélo course (y compris des vélos de formations présentes sur le Tour de France) à la gamme Triban, ou autre BMX, VTC, vélo de ville etc, bref des vélos pour tous les âges, avec une gamme d’accessoires, d’équipements et de pièces détachées très complète.
Décathlon ne se contente pas de faire son marché en Asie, Décathlon fait travailler des hommes et des femmes dans l’Hexagone.
La force de Décathlon tient surtout à la modestie du prix de ses vélos, et à une ingénierie très savante.
Un B’Twin aujourd’hui coute moins cher qu’un Hirondelle de Manufrance d’hier, et c’est tant mieux, un B’Twin permet à des clientèles moins fortunées et de tous âges de rouler sur des vélos bien pensés.
La véritable force de l’enseigne tient à l’innovation de ses produits en plaçant systématiquement l’utilisateur au centre de l’usage de ses produits.
Son centre de recherche B’Twin Village, immense lieu de 200 000 m2 aux activités multiples mais toutes liées au vélo, lieu de rencontre et de pratique, 3000 m2 de magasin, zones in door et pistes extérieures, technologie d’étude posturale pour cyclo sportifs ou compétiteurs, Trocathlon et bourses aux vélos, ateliers de mécanique, labos test, ateliers textile, bureaux de conception atelier composite, usine d’assemblage de 160000 vélos par an, s’est doté de moyens importants, plus de 50 chercheurs, et un réseau mondial de laboratoires scientifiques, d’organismes de recherche, d’universités et d’industries.
Si le cahier des charges est élaboré par les bureaux de création du B’TWin village à Lille, ses vélos sont produits au plus proche de leur distribution en prenant en compte les contraintes douanières (Europe, Brésil, Inde) et les quantités vendues dans les zones considérées.
Décathlon occupe ainsi dans le paysage français et mondial du cycle, une place primordiale.

Que les procédés de fabrication soient industriels ou artisanaux, ce qui compte en définitive est la maitrise et l’ingéniosité qu’ils exigent.
La relation d’un cycliste avec un vélo d’artisan est plus passionnelle.
La relation d’un cycliste avec un vélo issu d’une technicité industrielle lui préfère la précision manufacturière de la machine.
Mais il faut nuancer cette distinction. Si Time est un industriel, ses procédés de construction demeurent très artisanaux, ce que l’on peut vérifier sur la vidéo sur YouTube, https://www.youtube.com/watch?v=tg6Uur9axt8, où c’est toujours la main de l’homme qui prévaut dans l’élaboration des tresses de carbone et l’assemblage du cadre.
Pour rédiger à bien ce recensement des constructeurs en activité, tous ont été contactés ou visités. Tous les artisans et industriels du cycle ont répondu à nos questions, exceptés Time, Nakamura, Look, Peugeot et Gitane.